La mode, les corps et les mensonges

Magasiner est devenu davantage une corvée qu’un plaisir. Les heures passées à fourrager à travers les rayons à la recherche ne serait-ce que d’un seul morceau à se mettre sur le dos sont incalculables, mais surtout infructueuses.

Les vêtements tombent bizarrement lorsqu’enfilés, trop grands d’un côté, mais trop petits de l’autre. Le problème est simple: le milieu du vêtement suit les modes qui se succèdent (ou reviennent) à une vitesse phénoménale, mais pas les corps et les morphologies qui évoluent lentement au fil du temps.

Principe de base: la variété du corps humain

C’est un fait reconnu et bien documenté que la morphologie humaine est très variable et ce non seulement à l’échelle mondiale, mais même à une échelle considérablement réduite de population. La demande est forte pour des vêtements plus adaptés à la population actuelle, mais l’offre n’est pas au rendez-vous. Le seul résultat possible dans cette situation: une pénurie.

Que ce soit du côté des tailles plus, des vêtements pour petites tailles ou pour ceux et celles qui sont grands, la quantité, mais surtout la qualité, manquent. Ces dernières années, magasiner est devenu une corvée (dans mon cas!). On prend des heures et des heures à déambuler le long des étalages pour finalement trouver trois ou quatre morceaux qui font à moitié.

En plus, avoir une silhouette hors-norme coûte plus cher. Les sections à rabais sont inaccessibles à cette clientèle qui doit, dès lors, payer le plein prix si ce n’est un prix supérieur parce que la seule marque qui fasse est, comme par hasard, la plus coûteuse. Magasiner devient une activité morne et sans intérêt pour ces femmes à qui rien ne fait et dont le plaisir initial n’est qu’un lointain souvenir.

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Katrie Legendre se spécialise dans le vêtement pour femme taille plus. Une vraie belle offre abordable et pas morne dutout!

Offre mésadaptée du milieu de la mode

C’est bien connu que l’industrie de la mode prône des standards de beauté corporelle inatteignables. Cette conception non pas idéalisée mais bien salie de la beauté est partout. Nous sommes bombardés du matin au soir de publicités qui montrent des hommes et des femmes au physique de rêve à qui tout réussit. Si ce n’était que cela!

Mais non, l’industrie de la mode pousse son petit jeu malsain encore plus loin; elle base ses vêtements sur ces mêmes idéaux de beauté qu’elle vante à tort et à travers. Le résultat est simple; les vêtements font rarement et les femmes voient leurs corps comme difformes alors que c’est la mode qui travestie leurs perceptions en concevant des vêtements déconnectés de la réalité.

Devant cette réalité, ces femmes n’ont d’autres choix que de se tourner vers des boutiques qui offrent des vêtements «acceptables». Résultat: la femme ne se sent pas belle en les portant. On laisse à celles qui ne peuvent pas porter ce qui est à la page les vêtements de «matantes» qui datent de trois générations. Il y a du progrès, notamment du côté des taille plus, mais ce n’est toujours pas assez. L’offre ne correspond pas à la demande.

Et cette situation est une problématique importante qui provoque, dans certains cas, des baisses de l’estime de soi et un certain malaise quant à son corps ou au fait de magasiner.

Système de mensurations désuets: fausses solutions

Une des problématiques majeures du milieu de la mode au Canada est notre système de mensuration. Totalement déconnecté de notre époque, il n’offre aucune indication utile aux entreprises commerçant au Canada. En effet, les normes du corps féminin proposées par l’Office des normes générales du Canada datent de 1941. En plus de dater, ces mensurations ne proviennent pas de Canadiennes, mais bien de femmes des États-Unis.

Quant au contexte dans lequel ces mensurations ont été prises, plusieurs suppositions peuvent être faites relativement à leur inéquation avec le contexte actuel. Prenons simplement la date. 1941; on est en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale. Le monde entier se remet de peine et de misère de la pire crise économique de son histoire grâce à l’économie de guerre. Au même moment, le gouvernement américain décide de tenter de standardiser la mode. De quelle façon s’y prend-t’il? Il prend un échantillon de 15 000 femmes volontaires pour prendre 59 mensurations du corps féminin. Le mot clé dans cette phrase est volontaire. Contre les services des femmes, on offre une rémunération. Par déduction, on peut penser que les femmes s’étant portées volontaires étaient en manque d’argent et donc peut-être mal nourries. La méthode d’échantillonnage employée est non-probabiliste ou non-aléatoire, ce qui rend les tendances découlant de l’échantillon habituellement impossibles à généraliser à une population.

Cette source de biais rend alors toutes les mensurations prises jadis inefficaces et ce, pas seulement aujourd’hui, puisqu’on peut supposer qu’en période de prospérité ces mensurations ne convenaient plus vraiment non plus. En plus, seules les femmes dites caucasiennes avaient été retenues pour le sondage (Paquette, 2017).

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Crédit: Igor Ovsyannykov

Les entreprises, dans l’impasse, ne savent que faire. Le système qu’on leur offre ne convient pas à la production. Elles pensent alors toutes à la même solution, mais chacune de leur côté: créer leur propre système de mesures. Chaque entreprise choisit donc une femme comme son modèle et décline toutes les grandeurs de ces vêtements à partir de ses mensurations. On se retrouve alors avec un nombre incalculable de mesures différentes, variant d’une chaîne à l’autre.

Toutefois, une lueur d’espoir pointe à l’horizon. Un vaste projet à travers le Canada est actuellement en cours: Size NorthAmerica. Le nom le dit, leur but est de prendre les mesures des femmes, hommes et enfants pour créer des barèmes de mensurations représentatifs de la société actuelle. (Size NorthAmerica, s.d., paragr. 1 à 6) Il reste toutefois à savoir si les entreprises vont par la suite employer ses normes, car on sait que le système de mensurations qui diffère de magasin en magasin crée alors un phénomène de fidélité entre la cliente et la boutique lorsqu’elle trouve, après des heures de recherche, un vêtement qui lui fait.

Impact de la mondialisation

La mondialisation, phénomène ayant pris davantage d’expansion dans les années 90 avec l’arrivée d’Internet, a amené le milieu de la mode, comme bien d’autres domaines de production de biens et services, à élargir l’espace occupé par leur entreprise, c’est-à-dire à étendre la division du travail à l’échelle planétaire et à disperser leur capital un peu partout sur la Terre.

Mais qui dit mondialisation dit aussi standardisation des biens produits pour augmenter la productivité et arriver à produire davantage à moindre coût. Toutefois, rappelons que la culture et l’origine ethnique influent sur la morphologie du corps humain. En conséquence, les pièces résultant de la standardisation mondiale effectuée par les entreprises ne sont pas adaptées aux morphologies différentes des diverses clientèles du monde. Non seulement les tailles ne sont pas adaptées d’un pays à l’autre selon la morphologie de la population qui y vit, mais le système d’identification des tailles n’est parfois même pas adapté. Magasiner devient alors un véritable labyrinthe de tailles diverses, variables et inconstantes.

En voulant standardiser à tout prix la mode, on a perdu toute capacité d’adaptation aux formes de la clientèle.

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Les créations Bunny and Claude allient la mise en valeur du corps et de ses courbes avec le plaisir de porter un vêtement léger, doux et confortable comme une seconde peau.

Constat final

L’industrie vestimentaire, bien qu’elle arrive à suivre les tendances qui s’enchaînent à vitesse grand V, est incapable de s’adapter aux corps des individus qu’elle habille, malgré une évolution d’une extrême lenteur comparée à celle des courants vestimentaires.

Certes, il y a eu du progrès au cours des dernières années, mais c’est trop peu trop tard. L’industrie doit se remettre en question à tous les niveaux. Une révolution de l’habillement doit avoir lieu pour que le client puisse enfin se vêtir convenablement.

La mode doit choisir l’objectif qu’elle se donnera : s’obstiner à promouvoir des standards inatteignables ou adapter ses standards à sa clientèle.

Révisé par Catherine

Couverture: Katrie Legendre

Bibliographie
Côté, E. (25 mars 2013). Mode tailles plus : vêtements stylés recherchés. La Presse. Repéré à http://www.lapresse.ca/vivre/mode/201303/22/01-4633848-mode-tailles-plus-vetements-styles-recherches.php
Paquette, J. (4 mai 2017). STANDARDISATION: un problème de tailles dans les magasins. Clin d’œil. Repéré à http://clindoeil.ca/mode/cest-hot/standardisation-un-probleme-de-tailles-dans-les-magasins
Size NorthAmerica. (s.d.) What is Size NothAmerica?. Repéré à http://mondiapason.ca/fichiers/OutilBibliographique/index_APA.php#1_5_31

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